Quand Charlotte a ouvert ses yeux sur mon sein, a pris sa première gorgée d’air et est peu à peu devenue rose, puis rouge.
La fin d’une grossesse, l’arrivée d’une enfant, l’accouchement, c’est un grand tourbillon où le temps et la distance se compriment et se distendent à l’infini. Le temps n’a plus la même valeur et pourtant il est au coeur de toutes les questions de femme: Alors, en combien de temps??? et pourtant il y a tellement plus que ça…
Tout a commencé le mardi 10 juin à 5 heures du matin. Les premières contractions. L’utérus qui se manifeste, des crampes menstruelles toutes les 15 minutes. je regarde le réveil en bonne élève que je suis et je calcule. Jeff dort et je le laisse dormir. Je me dis qu’il risque d’avoir besoin de ces heures de repos, et de toute façon rien ne presse. À 7 heures le réveil sonne, je lui dis doucement qu’il faudrait qu’il règle ses affaires aujourd’hui, car ça s’en vient. Il me regarde hagard….et retombe sur l’oreiller. il me dira plus tard, qu’il a aussi pensé qu’il aurait besoin d’un petit extra de sommeil….
La journée se passe tranquillement, des contractions de temps en temps, aux heures, puis vers 14h00 elles commencent à être aux 20 minutes. Mais rien d’énervant. Je pars manger avec des copines (“il faut marcher et bouger”, j’avais lu ), puis j’ai RDV avec ma docteure à 15h30. J’en suis à 1,5 cm, complètement effacé. Booon, c’est toujours ça de pris. À 18h30, en chattant avec ma mère, je prévois d’aller à la piscine, histoire de relaxer et de faire peur à celle qui était passée par là pour la première fois 30 ans auparavant. Et puis tout s’est accéléré, les contractions, le temps, la douleur. À 20h30, les contractions s’installent aux 5 minutes. Le sourire est toujours présent. Jeff fait à manger. Je prends un bain. J’appelle régulièrement Chantal, notre accompagnante, pour la tenir au courant de l’évolution. Je révise mes courts prénataux..après les 5 minutes, devraient arriver les contractions moins drôles aux 4 minutes…et elles arrivent, signant définitivement l’arrivée de l’accouchement, et mettant un terme aux doutes de “faux travail”. À minuit et demi, les contractions se resserrent, s’intensifient. jeff tente de faire des blagues….elles ne passent plus. Les contractions poussent dans le dos, comme si mon bassin allait éclater à chaque fois. Jeff est là pour me faire des points d’acupression sans lesquels je me demande encore comment j’aurais pu supporter chaque contraction. C’était un vrai travail d’équipe.
Chantal arrive à 1h30, après que jeff l’a appelée (je ne suis plus en état d’appeler qui que ce soit, me déconnectant progressivement du monde extérieur). Son aide est incommensurable. Elle apporte une aide précieuse au futur papa et m’aide à prendre les contractions les unes après les autres. Elle masse mon bassin avec de l’huile à l’arnica, me fait boire des tisanes de scutellaires pour me détendre. Les 2 heures de contractions aux 5 minutes, seuil recommandé pour se rendre à l’hôpital, sont passées depuis longtemps. Mais 4 ou 5 minutes…la différence est si petite. Jeff appelle la maternité qui nous conseille de prendre un bain, d’attendre encore un peu (ils ont pas vu le pédiluve qui nous sert de baignoire). Peu à peu la perspective de prendre un bain dans une vrai grande baignoire avec jets d’eau devient très très alléchante, plus forte que la peur d’entendre que j’en suis seulement à 4 cm, et justement l’hôpital offre cette option – car il faut ajouter qu’il fait cette nuit là une chaleur moite étouffante à Montréal. Il est donc 4 heures quand on décide de se diriger vers l’hôpital, avec des contractions aux 3 minutes, imaginez le trajet….quelques pas, une contraction, on monte dans la voiture, une contraction, on descend, une contraction, etc…J’entraperçois à peine le hall de l’urgence, on monte à la maternité (penser toujours à entrecouper le récit de contractions). Les infirmières m’installent dans une chambre de travail et commence le défilé de blouses bleues: une externe gentille avec un questionnaire fatigant, une infirmière correcte dont je ne me rappelle plus le rôle, etc….tout ce que je veux c’est le nombre de centimètres !! j’attends le docteur qui ne vient pas. La résidente arrive finalement à 5h30, m’ausculte en m’obligeant à m’allonger sur le dos (l’horreur !) et m’annonce avec un grand sourire que j’en suis à 6,5 cm ! et moi “c’est tout??” pendant que jeff, Chantal et la résidente me répondent en coeur ” Comment ça c’est tout, mais c’est déjà super !”….Oui mais j’aurais voulu entendre, “vous êtes prête à pousser Madame”. Bref, la ronde des blouses continue, qui pour prendre le pouls du bébé, qui pour installer un cathéter, et puis plus rien, qui pour poser un moniteur d’écoute foetale car j’ai perdu les eaux mais avec beaucoup de sang (et m’obliger à rester allongée pendant 20 minutes). A 6h00, j’en suis à 7 cm. et tout le monde part. Ah oui ! pour info: après 6 cm, on ne peut plus prendre de bain. Ils ont peur que les femmes accouchent dans le bain “et ils ne sont pas équipés pour!” (je l’entendrai de nouveau cette phrase-là).
Il est 7 heures, et ça pousse. Quelque chose pousse, une envie d’aller aux toilettes…Je demande d’aller chercher le docteur. La résidente arrive en courant, m’ausculte “vous êtes prête Madame” (ah bin merci….c’est pour ça que je vous ai fait chercher). On m’installe pour la poussée. Je veux pousser sur le côté, je ne suis vraiment pas bien sur le dos. Mais le bébé descend très vite et tout à coup c’est Urgence. La salle qui était vide avec lumière tamisée s’emplit de monde: la résidente, 2 infirmières, une externe, le médecin de garde, des tables à roulettes qui sortent de partout. et encore et toujours ” mettez-vous sur le dos Madame!”
- Non, je veux pousser sur le côté
- On n’est pas équipé pour Madame.
- Mais moi je suis équipée pour….
- s’il vous plaît Madame, on va relever le dossier….
- Grrrr, j’espère bien
et voilà, 15 minutes plus tard, une petite tête passée, une petite épaule plus loin, et floush…..Charlotte est sur mon ventre. elle est gris-bleu. elle ne crie pas. L’infirmière la vide de ses glaires et la voilà qui crie. Un petit cri de chaton. Son nez est tout rond, sa tête toute ronde….c’est vraiment une Charlotte. Mais elle ne crie pas assez. Alors la voilà qui vole vers d’autres mains, d’autres tubes, pour qu’elle crie plus fort. Elle revient sur mon ventre, elle est plus rose, mais son front reste bleu. Alors elle vole vers d’autres bras encore, vers une autre salle où elle recevra de l’oxygène, et Jeff part avec elle. Pendant ce temps, les docteurs s’occupe du placenta et de la maman qui voudrait une petite pause qu’elle n’aura pas avant encore 30 minutes de combat.
C’est vers 9h00 que je peux finalement aller voir ma fille et l’allaiter pour la première fois. Maintenant tout est vraiment terminé et nous avons tout à découvrir l’une de l’autre.
Je suis sortie de l’hôpital le vendredi après-midi. Dans le taxi, je regarde Montréal comme si je ne l’avais jamais vu, comme si je revenais d’un voyage d’un an autour du monde, comme si je revoyais tout pour la première fois. Je regarde les gens dans la rue et je me dis “tous ces gens ont une femme qui a accouché d’eux un jour”. Je pense à toutes les femmes à travers la planète qui mettent au monde, qui accouchent dans des conditions terribles et magnifiques, risquant leur vie souvent, qui donnent naissance à plus de 10 enfants, qui accouchent dans des champs ou des hôpitaux bondés, qui donnent la vie partout.
Je repense au lundi et j’ai l’impression que c’était l’année dernière alors que cela fait partie de la même semaine. Il y a 5 jours j’étais enceinte, et aujourd’hui je suis maman….comme les deux moments sont éloignés. L’expérience est tellement intense que l’espace temporel ne suffit pas à rendre compte de l’immensité de ce qui vient de se passer.
et voilà, une histoire d’heures, de centimètres, d’années lumières….et on est devenu parents, je suis devenue maman et je suis en amour avec une tipois, une pitchounette, belle comme l’aube, comme la vie qu’elle est venue explorer et qu’elle porte dans chacun de ses sourires et de ses soupirs.
ps: ah oui, pour les statistiques: elle faisait 3,15 kg et 51 cm à la naissance….elle est pleine de cheveux et elle a les yeux bleus foncés, qui tendent à s’éclaircir.
Photos : Charlotte à la naissance, entourée de ses parents et amis …







